La vente d’un appartement familial est le genre d'événement que l’on peut vivre comme la fin d’un roman. A Juan-Les-Pins, de la petite enfance à la fin de l’adolescence, j’ai passé mes vacances d’été avec mes grand parents dans cet appartement. Mais ce qui pourrait s’apparenter à la conclusion d’un cycle a été le théâtre d’une mise en mouvement.
“Rémanence” est une mise en rapport du souvenir intime et de la mémoire collective. Les habitudes familiales m'ont amené à devenir le témoin innocent d’une superposition d’époques.
A chaque fois que je me rendais là-bas, le massif de l’Estérel se jetant dans la mer modelait le paysage de ma mémoire. Immuable et indiscutable, cette ligne s’est retrouvée gravée en pose longue sur ma rétine. Elle était la matérialisation d’un cadre de vie aux ambitions limitées. Un quotidien simple, routinier et sans grand éclat qui contrastait avec un environnement de luxe et de concupiscence.
En février dernier, en quittant les lieux pour la dernière fois, en compagnie de ma fille Coralie, j’ai roulé le long de la mer vers ce massif comme pour nous fondre dans ce décor. Tout en longeant la côte, la silhouette de l’Estérel s’est mise à bouger lentement dans une danse mélancolique.
A l’heure de l’inventaire, ce décentrement a soudain rendu lisible l’entrelacs de l’épopée personnelle avec ce qui se jouait alors. C’est une démarche in extremis, un zoom arrière vertigineux. Il fallait ce départ pour ouvrir les yeux. Je discerne une innocence qui a côtoyé le faste, l’écho des fêtes qui se sont mêlées sans jamais se confondre. Les années ont passé et je ressens la présence d’un panache craquelé par le temps et l’oubli.
Cela commence par les vacances d’un enfant comme des milliers d’autres. Le départ de Paris par le Train Bleu est sa routine estivale. Cet enfant ne pose pas de questions. Tout lui semble évident et éternel, comme cette ligne d’horizon qu’il retrouve chaque été, comme cet appartement et les objets qui l’accompagnent.
Même le château de sable qu’il fait chaque matin au bord de l’eau semble aussi immuable que l’hôtel avoisinant. Le Belles Rives, ancienne Villa Saint-Louis, a été le lieu de villégiature de l’écrivain Francis Scott Key Fitzgerald. En surplomb, la Villa La Vigie domine cette plage publique dont on devine qu’elle était l’accès privé à la mer. Cette demeure a accueilli Cocteau, Lauder, Chaplin, Picasso. Elle a appartenu à l’homme d'affaires américain Frank Jay Gould. Accroupi au bord de l’eau, le nez dans son seau, le gamin ignore ces fantômes célèbres.
Et dans la pinède éponyme, au retour de la plage, il se livre au rituel de la chasse aux pignons éparpillés sur le parterre sableux. La dégustation des saveurs de résine mêlée de poussière se fait sur place.
L’entre-soi feutré des milliardaires et des artistes a appris à cohabiter avec le tourisme de masse, les embouteillages et les immeubles avec balcons, vue sur mer. La quiétude du lieu a depuis longtemps cédé la place à la ferveur populaire des défilés de majorettes et des courses de garçons de café. C’est alors l’âge de tous les enthousiasmes pour l’enfant. Appareil polaroïd à la main, il se prépare à sa première expérience photographique. Un genou à terre, l'œil dans le viseur et la langue tirée, il veut faire comme les grands.
Le soir venu, l’exubérance des voitures de sport devant le casino incandescent donne à Juan des allures de Vegas.
Un monde lointain en vitrine.
Mais pour cet enfant, toutes les journées se ressemblent. Alors, dans l’ennui estival, tenu à distance des exubérances incompréhensibles des adultes, il prend refuge auprès des objets et les motifs qui l’entourent. Le plafonnier en verre, les craquelures du béton, le carrelage, une carafe, la rampe de l’escalier. Ils sont des compagnons rassurants, des repères familiers dans un monde qui le dépasse. Ils deviendront les indices du temps écoulé. Ce sont à présent comme des reliques que je suis venu sauver de l’oubli.
Cette exposition est un voile levé sur une énigme dont les clés se révèlent à moi tardivement. Je veux laisser s'exprimer cet enfant qui a été le dépositaire insouciant d’un empilement éclectique laissant le souvenir d’une saveur kitsch usée par le sel marin et le soleil du Midi.
Accompagnement sonore
Ces souvenirs latents peuplant nos histoires et qui remontent à la surface se manifestent le plus souvent avec toute l’indiscipline dont nos inconscients sont capables. Les sens, la mémoire et les émotions dépassent notre rationalité.
Des odeurs et des saveurs peuvent remémorer des expériences anciennes que l’on revit au présent de manière inattendue. Il peut y avoir des flashs visuels, comme des images furtives et désordonnées qui jaillissent. Les échos sonores d’une ambiance que nous avons connue peuvent réveiller un frisson.
Parce que la construction de cette exposition s’est faite en moi selon plusieurs canaux, j’ai souhaité restituer cette approche sensorielle en offrant diverses portes d’entrée à cette série. Je vous propose donc, parallèlement à l’accrochage et au texte, une immersion sonore dans laquelle le mélange des époques s'opérera en même temps que les images vous apparaîtront.
C'est au sein du projet collectif "Traverser" à Lyon du 10 au 12 juin 2022, que je présente "Rémanence".
Un clin d'œil spécial à Marion Bornaz (@marion.bornaz) pour son accompagnement sans faille tout au long du projet dans le cadre des cours du soir de l'école BLOO.
Les sessions avec mes camarades Lyonnais se sont enchainées au rythme des éditings et propositions de chacun. Beaucoup d'écoute, d'entraide et de bienveillance dans ce groupe composé de Audrey (@a.nahorscadre), Rémi (@glaphotu), Florence (@floxus), Grégory (@rrubynn), Camille (@camted_photos), Yahya (@_yahya_r), Emilie (@emily_d.photography) et moi même.
Venez nous rencontrer vendredi 10 juin à 18h ou durant le week-end, de 14h à 19h.